En cette fête de l'Ascension qui nous rappele que nous sommes faits pour les réalités du Ciel, et que le Christ y prépare chacune de nos places, je
trouve interressant de relire cette méditation du Frère Foerster, o.p.
D'autant plus que nous nous situons dans le temps, quelques jours juste après la journée mondiale contre l'homophobie et toutes ses dérives d'exclusions. Quelle chemin possible pour un chrétien
désireux de vivre sa vie en conformité avec la Parole de Dieu :
« À quel moment, demandait un
rabbin à ses étudiants, peut-on dire que la nuit est terminée et que le jour a commencé ?
Un étudiant suggère : est-ce le moment où l’on distingue un agneau d’un chien ? Non, dit le rabbin, ce n’est pas cela. Est-ce au
moment où l’on voit la différence entre un olivier et un figuier ? demande un autre étudiant. Pas davantage, dit le rabbin ; c’est au moment où, levant les yeux sur un visage que vous n’avez jamais vu, vous reconnaissez en cet étranger un frère, une sœur. Jusqu’à cet instant, quelle que soit la clarté
du jour, il a toujours fait nuit ». (Tradition juive)
Que
j’éveille l’aurore ! C’est le cri enthousiaste du psalmiste dans les psaumes 56 et 107. Que j’éveille l’aurore
! C’est le cri d’un désir infini, celui de faire naître le jour après la longueur de la nuit. C’est la capacité de l’homme à prier et à chanter dès avant le lever du soleil les louanges de Dieu.
Mais, au sens propre du terme, il faut être le créateur pour éveiller l’aurore ; et voilà que l’homme en fait son projet à lui ! C’est fort : il y a quelque chose d’une puissance créatrice
infinie dans ces quelques mots, et c’est dans la bouche d’un être humain ! Le monde peut basculer des ténèbres à la lumière du jour, et c’est entre les mains de l’homme, s’il le veut ! C’est à la
portée de son regard…
L’aurore,
c’est le soleil qui fait son apparition, c’est la lumière qui prend possession du monde, c’est comme une naissance après le calme ou l’angoisse de la nuit. L’aurore, c’est tout à la fois le matin de la résurrection, quand les ténèbres de la mort sont repoussées ; et c’est aussi l’Annonciation quand,
dans la fraîcheur du matin, l’ange dit à Marie qu’elle va enfanter le salut du monde. L’aurore, c’est quand Marie dit oui à cette annonce : alors un monde nouveau peut naître, là où le monde
ancien s’en est allé ! L’aurore, dans l’histoire de la tradition juive que nous avons lue en commençant, c’est quand mes yeux se lèvent sur le visage d’un homme, d’une femme, et que j’y reconnais
le visage de mon frère, de ma sœur !
Il y a quelque chose de l’aurore dans l’expérience que fait la petite Bernadette du regard de la Vierge sur elle ; elle dit au sujet d’une des apparitions, en parlant de
Marie : « Elle m’a regardée comme une personne ».
Quand on a
souffert un jour du regard des autres sur soi, on comprend au plus profond de soi ce que cela signifie comme naissance, comme renaissance, que le regard de quelqu’un qui vous reconnaît pour ce
que vous êtes.
Dans l’histoire de Bernadette, on est frappé par le regard que les gens portent sur elle, sur son père, sur sa famille entière. La famille de Bernadette est une famille de gens
pauvres et illettrés. Son père François, après avoir dû quitter le moulin, travaille pour un salaire moins élevé que le prix de location d’un cheval ou d’un mulet… Alors vous imaginez comment on
peut les regarder de haut, les membres de cette famille ! Peut-être même pas les regarder du tout et détourner le regard… Alors, cela a du poids, ce regard de Marie sur la petite Bernadette
: « Elle m’a regardée comme une personne ».
Le père au chômage, la famille Soubirous ira habiter le cachot, parce que plus personne ne veut d’eux ailleurs ! Parce que la famille vit dans la misère, on accusera à la
légère le père d’être un voleur : le voilà en prison ; il en sortira assez vite, lavé de tout soupçon, mais la réputation des Soubirous est salie. Et c’est le genre d’étiquette qui vous colle à
la peau longtemps, toujours peut-être même.
Plus tard, avec les apparitions, non seulement Bernadette essuiera les regards de mépris liés à la condition modeste de sa famille, ou les regards de supériorité des adultes par
rapport à la pauvre petite fille qu’elle est, mais surtout les regards soupçonneux de ceux qui la pensent folle ou menteuse avec toutes ces histoires d’apparition
;
et voilà
qu’elle sent se poser sur elle des yeux qui la regardent avec respect, sans préjugé. Alors on comprend la
clarté douce de cette parole d’aurore dans la vie de la petite fille regardée par tous comme une moins que rien : « Elle m’a regardée comme une personne ». Pour sûr, c’est une parole de révélation,
d’apparition. À Lourdes, une apparition peut en cacher une autre et, dans cet épisode merveilleux, il y comme trois apparitions : celle de Marie à Bernadette, celle de la lumière de Dieu
dans les yeux de Marie, celle de la personnalité de Bernadette qui émerge grâce à ce regard et à cette lumière.
Cette expérience
de Bernadette est évangélique, car c’est cela l’Évangile : laisser l’autre advenir comme une aurore qui se lève ; sans porter de jugement, laisser le soleil intérieur que l’autre porte en soi
naître et se révéler au grand jour. L’Évangile, c’est tenir compte des autres. Et le vivre comme une chance, pas comme une peur. Si nous en avions le temps, il faudrait relire ensemble tout
l’Évangile, et découvrir les regards de Jésus sur ceux et celles dont il croise la route.
C’est à partir de ce moment fort de la vie de Bernadette que j’aimerais évoquer le regard. Nos regards. Du regard que nous portons les
uns sur les autres. Du regard avec lequel nous regardons. Du regard avec lequel les autres nous regardent. C’est important, le regard et nous savons bien que la plupart du temps, ce qui nous fait
souffrir vraiment, c’est le regard des autres sur nous ; les regards d’envie, de mépris, d’incompréhension, de
jalousie, d’exclusion. Rien que par le regard, nous savons être des sources de souffrance les uns pour les autres. C’est un vrai lieu de péché, le regard, quand il est porteur de
mort.
Je voudrais vous raconter deux histoires bibliques de chemin. Deux chemins sur lesquels a jailli une lumière telle qu’elle a changé le regard de ceux qui y marchaient, et toute
leur vie avec. Ce sont deux histoires de rencontre du Christ, et je crois que cela nous intéresse au plus haut point comme chrétiens !
Parce qu’être chrétien, c’est avant tout faire la rencontre du Christ dans sa vie et vivre de sa présence chaque jour de notre existence. C’est laisser Dieu faire sa demeure en
nous. C’est dire au Christ : ma vie c’est ta vie ! Chez moi, tu es chez toi ! Cela veut dire qu’être chrétien, ce n’est pas de tout repos, ce n’est pas quelques heures par semaine ou quelques
jours par an. Non, être chrétien, c’est faire place à Dieu dans sa vie, et ça, je crois, ça vous change une vie ! Faire place à Dieu dans sa vie, ça vous change aussi ce que vous comprenez de
Dieu. Faire place à Dieu dans sa vie, cela change donc notre regard sur Dieu, sur les autres et sans aucun doute aussi sur soi ! C’est sûr que Dieu attend beaucoup de nous ! Être chrétien, ce
n’est pas dire « Seigneur, Seigneur ! », ce n’est pas non plus savoir par cœur son catéchisme, ce n’est pas non plus courir à la messe le dimanche sous prétexte que ce serait
obligatoire.
Être
proche de Dieu rend proche des autres, alors être chrétien, cela concerne aussi notre rapport aux autres, et
particulièrement tous ceux auxquels le Christ s’est identifié : les pauvres, les prisonniers, les malades, etc. Être chrétien, c’est vivre notre rapport aux autres en accord avec cette parole de
Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ! » Si nous regardons notre vie avec honnêteté, on se dit sans doute qu’il y a du chemin à parcourir
encore.
Nous savons bien tous les lieux de notre vie où notre regard devrait bien se laisser quelque peu convertir, peut-être même radicalement convertir. Cela va de notre regard sur le
monde et la société en général, à notre regard sur nos proches : une fille qui ne fait pas baptiser ses enfants, un petit-fils qui vit une relation sans avoir l’intention de se marier, des
enfants qui ne pratiquent plus, une petite fille qui divorce… Quel regard portons-nous chacun sur toutes ces situations ?
Venons-en aux deux histoires de chemin que j’annonçais. Il s’agit du chemin bouleversant que font deux grands bons-hommes du Nouveau Testament au lendemain de la résurrection.
J’aime beaucoup ces deux épisodes des Actes des Apôtres où l’on peut toucher du doigt ce que la rencontre du Christ ressuscité peut changer dans une vie. L’un de ces épisodes concerne l’apôtre
Pierre (Ac 10-11). L’autre concerne Paul (Ac 9). Ce sont deux épisodes de conversion. Ce sont comme deux paraboles pour nous aujourd’hui.
Mettons-nous en route d’abord avec Pierre sur le chemin qui va de Joppé à Césarée (Ac 10-11).
Tout commence par une vision. Pierre est sur la terrasse d’une maison, à Joppé, chez des amis. C’est l’heure de midi et il est en train de prier. Il est soudain pris d’extase.
Il contemple le ciel ouvert, racontent les Actes des apôtres, et voilà qu’il en descend une sorte de grande nappe sur laquelle se trouve tout ce que contient d’animaux la création : des animaux
qui volent, des animaux qui rampent et des animaux qui marchent sur leurs quatre pattes. « Allez, Pierre, lui dit une voix venue du ciel, tue et mange ! » « Jamais Seigneur, répond
Pierre ! De ma vie je n’ai rien mangé d’impur ni d‘interdit ! C’est d’ailleurs dans la Loi et c’est toi qui l’as ordonné à Moïse ! » Et la voix reprend : « Ce que Dieu a rendu pur, toi,
ne le rends pas impur. » Et la même chose se répète trois fois et Pierre ne comprend pas bien : comment cette voix de Dieu peut-elle lui demander de manger ce que la religion interdit par
ailleurs au nom de Dieu ? Elle est étrange, cette vision, et Pierre est mal à l’aise, quand soudain arrivent des gens, qui frappent bruyamment à la porte de la maison : on vient le chercher pour
l’amener chez Corneille, un craignant Dieu, un romain, un païen. Voilà maintenant qu’il s’agit d’aller dans la maison d’un impur, d’un étranger… alors que c’est un crime pour un juif religieux
que d’avoir quelque contact que ce soit avec un étranger ! Pierre comprend de moins en moins ! Jusqu’à ce que l’Esprit Saint lui dise : « Ne t’inquiète pas, Pierre, va avec eux, ne te fais
pas de scrupule, c’est moi qui t’envoie ces gens qui te font venir chez eux… »
Et Pierre les suit, quittant Joppé pour se rendre à Césarée. Imaginez la perplexité de Pierre tout au long du chemin… Cette voix venue du ciel lui changeait la religion ! Il
allait devoir faire des choses contre la loi de Dieu !
C’est quand il arrive chez Corneille, qu’il comprend soudain comme dans une illumination le sens de tous ces événements. Il fait le lien entre ce songe des animaux impurs qu’il
lui fallait manger et cette visite à des païens impurs. Il déclare alors à l’assemblée :
"Dieu vient de me faire comprendre
qu’il ne fallait déclarer immonde ou impur aucun homme."
C’est un
tremblement de terre pour Pierre enfermé dans ses préjugés et ses certitudes ; et cela devrait l’être pour nous
qui savons tellement bien coller des étiquettes sur le visage des gens, sur la vie des gens. Il faudrait
s’arrêter un instant pour regarder, chacun dans sa vie, comment nous regardons les autres, différents, étrangers, d’un milieu social différent, d’une autre religion, les personnes homosexuelles,
divorcées, droguées, les hommes, les femmes ; comment nous regardons les jeunes, ou les vieux, ou l’être humain quand il est fœtus ; ceux qui ont du travail et ceux qui n’en ont pas, ceux qui
sont malades et ceux qui sont handicapés et ceux qui sont en bonne santé… Il serait sans doute aussi urgent, sur un autre plan, de nous poser la question de notre regard sur le monde du vivant en
général : les animaux, les plantes, les forêts, l’eau, la terre, la mer, l’air…
Or cette
expérience de Pierre, c’est un fruit de la résurrection. La révélation de Jésus vivant, ça vous change la vie d’un homme. Cela vous fait voir Dieu autrement. La résurrection, cela vous change la religion et ça
change nos regards les uns sur les autres. Pierre découvre avec un émerveillement déconcertant que Dieu ne fait pas acception de personnes. Jusque-là, c’était une évidence pour lui qu’il lui
fallait annoncer l’évangile au peuple juif, et se tenir à l’écart de qui ne l’était pas. Et voilà que les
questions de liberté, de joie, de vie, d’amour de Dieu, cela concerne aussi les païens, ces gens impurs et répugnants !
Pierre passe alors
immédiatement des paroles aux actes : il baptise ces femmes et ces hommes sur lesquels d’ailleurs le Saint Esprit vient de descendre. Un monde nouveau est en train de naître.
Le regard de Pierre a changé. Et ces gens eux-mêmes cessent de se regarder eux-mêmes comme impurs. C’est tout un système
religieux bien cohérent qui s’effondre. Voilà que tous sont aimés de Dieu ! Les lois de pureté et autres étiquettes qui régissent le monde volent en éclats. L’Évangile dont nous vivons, c’est
cela. On en est malheureusement loin : les étiquettes, les classifications de gens bien et de gens moins bien, les listes de gens fréquentables et de gens non fréquentables, on a vite fait de les
réinventer sans cesse. Pas seulement dans la société civile d’ailleurs, mais y compris malheureusement dans nos églises.
Il en est un autre qui fait un chemin semblable, c’est l’apôtre Paul, sur la route de Jérusalem à Damas (Ac 9, 1-19). Ce passage est connu, avec l’évocation si pittoresque de la
conversion de Paul. Là encore on voit ce que Jésus vivant provoque dans une existence ! Cela vous retourne un homme comme une crêpe. Pas étonnant que beaucoup d’artistes aient mis en scène un
Paul qui tombe de son cheval ! Il y a quelque chose de renversant à ce moment-là dans la vie de Paul.
Paul est donc en route. Au moins physiquement, parce qu’intérieurement, il est complètement immobilisé dans ses préjugés et ses a priori sur les chrétiens ! Le chemin va de
Jérusalem à Damas. Et Paul a bien l’intention de revenir à Jérusalem. Mais la rencontre du Christ ne nous permet jamais de revenir à nos points de départ. Et Paul va en faire l’expérience. Tout
est bien prévu dans ce voyage, sauf que Dieu est le Dieu des imprévus. Une lumière venue du ciel va transformer le projet du persécuteur en une mission d’apôtre. C’est dans ses yeux qu’il est
touché d’abord : c’est aveugle que Paul arrive chez Ananie, un ancien de la communauté chrétienne de Damas, qui lui impose les mains, le baptise et lui donne cette mission d’être témoin du Nom de
Jésus. Et Paul retrouve la vue !
Paul, qui
braquait le projecteur de l’inquisition sur les autres est maintenant placé en pleine lumière. Aveuglé, au sens
propre du terme. « Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » « Qui es-tu, Seigneur ? » « Je suis Jésus, que tu persécutes. » On entend comme l’écho de l’évangile :
« Ce que vous avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait. »
Et Paul reçoit l’ordre de se relever : il était tombé ; il se relève. En grec, c’est le verbe de la résurrection. Et il retrouve la vue. Ce n’est pas simplement qu’il ne voyait
plus et que maintenant il voit. C’est son regard qui a changé. Paul ne verra plus comme un persécuteur. Son regard sur les autres a changé. Sans doute aussi sur lui-même. Et assurément sur
Dieu.
Mais une
conversion peut en cacher une autre ! Si Paul est converti, Ananie lui aussi fait une expérience renversante.
C’est un bon chrétien, Ananie, et il doit pourtant se convertir encore. Lui aussi doit changer son regard. À ses yeux, Paul est encore l’adversaire, le méchant, le persécuteur dont il faut se
méfier. C’est dur de changer son regard sur les autres ; le Seigneur a beau lui dire : « Va voir ce Paul à tel endroit », Ananie se raccroche désespérément à une autre voix, la voix des
« on dit », des rumeurs, des « il paraît que… ». « J’ai entendu parler de cet homme, dit-il, et pas en bien ». La voix de Dieu contre celle des hommes. Ananie croit
savoir… L’ignorance est sans doute un péché, chaque fois que cela conduit à la peur de l’autre, au rejet de l’autre, à tous ces maux de nos sociétés que sont le racisme, le sexisme, l’homophobie,
l’intégrisme, la xénophobie, les exclusions en tout genre.
Ces deux expériences que vivent Paul et Ananie bouleversent leurs repères et tout ce qu’ils croyaient bon, juste, vrai jusqu’à présent. Voilà qu’est remis en question, et de
façon violente, tout un monde bien huilé d’habitudes et de certitudes ! Le regard d’Ananie est aveuglé par la peur : peur de Paul d’abord, mais aussi peur des autres, peur du « qu’en
dira-t-on » si on sait que lui, le bon chrétien Ananie, fréquente ce persécuteur de chrétiens qu’est Paul… Tellement souvent la peur du regard des autres nous aveugle ! Et nos regards sur
les autres sont tellement souvent conditionnés par la pression du groupe auquel on appartient et qui a ses règles, ses évidences, ses certitudes bien enracinées, ses vérités immuables. Alors
c’est sûr qu’il apparaît comme un danger et fait peur, celui qui est l’empêcheur de tourner en rond ; celui qui pose question, qui remet en question. Les marginaux font peur, peu importe à la
marge de quoi ils sont, d’ailleurs. L’urgence, pour « ceux du centre », pour soi donc souvent, au nom de la paix des chaumières, c’est de mettre au pas ceux qui marchent sur un autre
chemin, ceux qui marchent d’un autre pas, voire dans une autre direction. C’est le fantasme rassurant de la meilleure façon de marcher, de vivre, d’aimer, de croire… Ils sont déviants, les
chrétiens, pour Saul et les grands prêtres du Temple, et il faut donc les remettre en place ! Il est déviant, Paul, aux yeux d’Ananie, et il faut éviter de
l’approcher.
Et tout cela est
dynamité en quelques versets bibliques : l’Évangile nous oblige à mettre fin à nos besoins d’exclure. Comment se
fait-il donc que nos sociétés excluent si facilement ? Comment se fait-il surtout que nos communautés d’Église continuent d’exclure si facilement ?
Se laisser
évangéliser, c’est changer nos regards portés mutuellement les uns sur les autres. Nous avons tous à y gagner.
Il y a souvent des écailles sur nos yeux, qu’il faut laisser tomber ! Celui qui nous y invite est celui qui se désigne comme le Chemin, la Vérité et la Vie. Si nous sommes de ses disciples, alors
il faut accepter de se mettre en chemin sans cesse, pour sans cesse aller plus avant dans la vérité de l’autre, de Dieu, de soi. Ne pas le faire est un choix qui conduit à la mort. S’y lancer,
même timidement, fait jaillir la vie : la résurrection, encore et toujours !
La
résurrection de Jésus crucifié est le cœur de notre foi : expérience de nouveauté, de vie, de dynamisme,
d’ouverture, d’éclatement des vieilles outres, de pierre roulée sur le côté. Croire au Dieu vivant, c’est tout sauf s’enfermer dans les schémas tout faits qui risquent d’étouffer l’essentiel !
Pierre comme Paul étaient tous deux certains d’être sur le bon chemin, dans le bon système et qu’ils pouvaient à bon droit distribuer des points de bonne conduite à certains et des blâmes à
d’autres. Ils étaient l’un et l’autre sûrs de militer pour la bonne cause, jusqu’au moment où tout fut remis en question ! Et voilà qu’ils sont conduits à vivre une ouverture inimaginable
jusque-là. Inimaginable, c’est cela le mot. Il faut oser porter sur les autres un regard inimaginable jusque-là
!
Ce regard inimaginable, c’est le regard attendu des baptisé(e)s. C’est là notre identité première, notre identité de chrétiens.
À trop m’enfermer dans mon identité de catholique, est-ce que je ne risque pas de regarder comme néant ceux qui appartiennent à une autre confession, ou une autre
religion.
À trop m’enfermer dans ce que je pense
être la seule façon de vivre, d’aimer, de prier, de fonder une famille, est-ce que je ne risque pas d’exclure tout ce qui n’y correspond pas et tous ceux et celles qui vivent autrement ou ne
partagent pas les mêmes valeurs ?
Je risque
de me croire supérieur et seul dans la vérité… L’appartenance au Christ ne peut pas être un repli étriqué sur
des structures qui tournent bien ou des valeurs figées à jamais ; le Corps du Christ est une communion de frères et de sœurs sur qui la seule étiquette que je puisse mettre, c’est que chacun est,
comme dit Paul, un frère, une sœur pour qui le Christ a donné sa vie. N’est-ce pas là ce qui doit changer mon regard ?
Le chrétien, quand
il est bien situé, c’est un homme qui a les pieds sur terre et la tête dans le ciel. Les pieds sur terre, cela sert à donner de grands coups dans toutes les fausses images de Dieu que l’on peut
se faire de lui ici bas. La tête dans le ciel, cela sert à regarder autrement les hommes et les femmes de notre monde. Autrement ? C’est-à-dire avec le regard de Dieu. Le regard de Dieu au matin
de Pâques, quand surgit la vie plus forte que la mort. Le regard de Dieu dans les yeux du
Ressuscité.
Fr. Jean-Luc Marie
Foerster, op
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