"C’est une coutume indienne, et voici comment ça se passe : On couche le bébé sur le ventre. D’un côté
du bébé, on met un arc et une plume, de l’autre une gourde et un panier. Si le bébé est un garçon et qu’il essaie de prendre l’arc et la plume – alors c’est un garçon selon l’idée que les tybos
s’en font, dont l’histoire-sexe d’humain sera pareille à celle de tout garçon, et y a intérêt.
Mais si le garçon veut prendre la gourde et le panier, ou la fille l’arc et la plume, alors, en tybo,
ça vous donne un garçon ou une fille dont l’histoire-sexe d’humaine est une chose sur laquelle il faut faire silence.
En langue indienne, il y a des mots pour
vous si vous choisissez d’une autre façon que la plupart des bébés. Je ne sais pas comment on dit, mais je sais que ces mots ne sont pas du tout comme ceux des tybos. En langue indienne, ils
signifient "homme-panier" ou bien "fille-arc". Et puis il y a le mot bardache."
Cette histoire est arrivée au narrateur de
ce bouquin extraordinaire, qui rentre dans mon panthéon des bouquins favoris, mais la scène se passe en 1880 dans un hôtel-saloon-bordel et il est entouré de sa mère, de toutes les prostituées et
de la tenancière affublée de son boa de plumes. Le bébé en question fait un choix encore plus prophétique et ironique : il prend le boa de plumes ! "L’homme qui tomba amoureux de la lune"
de Tom Spanbauer raconte l’histoire de ce garçon métis indien qui est un bardache.
(Suite ...)
"Lorsqu'ils découvrirent le Nouveau Monde à la fin du XVe siècle, les explorateurs y trouvèrent de bien étranges personnages :
des hommes vêtus en femmes, qui en tout point se comportaient comme celles-ci.
A la fin du
XVe siècle, les explorateurs européens eurent la surprise de trouver au sein de presque tous les peuples américains qu'ils rencontrèrent des travestis : des hommes qui s'habillaient et se
comportaient en femme toute leur vie durant et assumaient un rôle sexuel passif – peut-être trois ou quatre par village, et bien plus dans les villes. D'abord qualifiés de façon erronée d'
hermaphrodites par les voyageurs français, ils furent appelés ensuite durablement bardaches ou berdaches (un terme d'origine persane qui désigne encore aujourd'hui de jeunes garçons dans un
dialecte italien).
Les
missionnaires et les voyageurs en tracent un portrait assez précis. Si, à l'occasion, un guerrier adulte pouvait devenir bardache pour éviter la guerre. La plupart d'entre eux étaient des enfants
ou des adolescents, et avaient certainement moins de vingt-cinq ans. Ils s'habillaient et parlaient comme des femmes et demeuraient avec elles ; ils ne pouvaient d'ailleurs aisément en être
distingués par les étrangers. Ils combattaient rarement ou, du moins, ne pouvaient porter des armes d'homme (souvent le nom local les désignant signifie lâche
).
Ils
assumaient divers rôles économiques, dont celui d'épouse – rôle dans lequel ils étaient souvent préférés par les hommes pour leur force physique – ; et pouvaient même avoir une place dans
certaines cérémonies religieuses – certains faisaient l'objet d'une pénétration rituelle au cours de la prière sacrificielle."
"Amérique" de Théodore De Bry, 1563
Bien
qu'intégralement masculins, les bardaches n'étaient pas autorisés à avoir des relations hétérosexuelles et étaient supposés recevoir tout homme qui recherchait leurs faveurs : comme
prostitués du village, ils aidaient à tenir les braves éloignés des filles à marier. Ainsi, leur conduite homosexuelle et leur rôle sexuel passif n'étaient qu'un des éléments de leur personnage
social dont l'essence était une subordination aux hommes qui les identifiait au sexe féminin.
Récemment,
les bardaches ont fait l'objet d'un débat entre historiens, présentés par les uns comme des héros gays , par les autres comme des enfants victimes d'abus sexuels – ce que les sources suggèrent,
pour la plupart. Comment l'enfant mâle devenait-il un bardache ? Il semble avoir été habituellement converti de force à la féminité soit par des hommes mûrs qui le violaient – afin de vendre
ses services – ou par des parents qui, ayant seulement engendré des garçons, avaient besoin de filles pour les servir.
Il va sans
dire que les bardaches doivent être considérés comme faisant partie d'une réalité culturelle et politique plus large. Ainsi, chez les Iroquois du XVIIIe siècle, ce ne sont pas seulement des
individus mais tout un peuple soumis, comme celui des Lenapes, qui était qualifié de peuple femme .
Richard
C. Trexler, docteur de la Goethe Universität de Francfort/Main, a enseigné dans les universités du Texas, Los Angeles, Illinois et Binghamton dont il est aujourd’hui professeur d’histoire
émérite.
■
in L’Histoire n°221 (Dossier :
Enquête sur un tabou – Les homosexuels en Occident), mai 1998, page 41
Indiens
Berdaches : les folles du Nouveau Monde
"La grande prostituée qui a accouché sur la Mer, c'est Christophe Colomb découvrant l'Amérique. Les anges et les étoiles de Saint-Jean sont dans
le drapeau américain, et avec la Californie, une nouvelle étoile, l'étoile d'Absinthe, est venue s'inscrire dans la bannière
étoilée.
Ainsi parle Blaise Cendrars (Blaise Cendrars, L'or, Editions Gallimard/Folio, 1973, ISBN: 2070363317, page
162)
"Il est vrai que la conquête de l'Amérique n'a été bien souvent qu'un moyen pour imposer aux Indiens les principaux articles de foi du phalanstère
occidental : la communauté des femmes et des biens, la sainteté régénératrice du travail, le visionnarisme et la possession.
La diversité sexuelle présente dans le Nouveau Monde avait quelque chose d'effrayant, qu'il fallait à tout prix faire disparaître. Tel a été le
sort des Berdaches.
On appelle berdaches des hommes qui ne se conforment pas, ni dans leur comportement, ni dans leur habillement, aux règles
qu'une société
bien-pensante serait en droit d'imposer à ses membres masculins.
Nombre de tribus indiennes acceptent que certains individus qui ne se sentent ni homme ni femme, au sens strict, puissent choisir une voie différente ;
leur esprit ou leur caractère moral étant davantage pris en considération que leur identité sexuelle.
A la différence de nos sociétés occidentales où ces hommes sont gratifiés du qualificatif
de folles ou de travelos, les Indiens respectent le plus souvent les berdaches
dont la particularité est appréhendée comme un don des dieux. On honore ces hommes, en leur confiant des fonctions sacramentelles comme celles de guérisseur, de prophète ou de
sorcier.
Les berdaches ainsi occupent une position économique et sociale influente et ils arborent leur homosexualité sinon avec fierté, du moins sans
aucune gêne apparente : L'attirance sexuelle des berdaches pour les hommes est perçue par les Indiens comme une dimension importante de leur comportement, et concourt de la même manière que
l'androgynie et la spiritualité à leur extrême singularité.
De la sorte, faut-il vraiment considérer le berdache comme un homosexuel ou comme un transsexuel
? Les Indiens ne s'embarrassent pas de distinctions si
subtiles et ne cataloguent pas les gens au simple regard du comportement sexuel. Chez un Indien la différence est plutôt d'ordre spirituel.
Les berdaches, dont la grandeur est spirituelle et morale, peuvent être rangés à l'intérieur de ce genre mixte auquel appartiennent les "folles" dans le langage vernaculaire de la communauté gaie. Comme
les travestis occidentaux, les Indiens berdaches s'habillent de vêtements féminins et savent mêler, les éléments masculins aux aspects féminins de leur personnalité. Ils ont souvent des loisirs
ou des occupations les amenant à s'associer avec des hommes, et - cela est le plus important - conservent des traits de caractère fortement teintés
d'androgynie.
Générosité et spiritualité, et non pas homosexualité, voilà les aspects
constitutifs du prestige social du berdache parmi les Indiens. Mais si ces qualités sont mises en exergue, elles ne constituent pas pour autant une dénégation de la sexualité. Spiritualité, androgynie, travaux féminins, et rapports sexuels
avec des hommes restent les indicateurs de base du statut d'un Indien berdache.
Quoi qu'il en soit, la définition du berdache pour les Indiens tient en ces mots : une "spiritualité
différente".
Après la découverte de Christophe Colomb, les Européens devaient s'apercevoir de l'importance de l'existence d'un continent nouveau. Pour eux,
cette terre encore vierge était à tous les points de vue et au sens strict du mot, un "Nouveau Monde". Le choc des civilisations n'en devait être que plus
rude. L'intolérance des Européens eu égard à la diversité culturelle qu'ils rencontraient s'étendit rapidement à la sexualité. La fornication ne pouvait être que l'expression de la perversité du
cœur humain et le terme de "crime
abominable" fit son
apparition.
La colonisation espagnole introduisit donc les persécutions liées au crime sodomitique à l'intérieur des communautés indiennes. L'Inquisition
espagnole avait alors atteint des degrés extrêmes dans la suppression systématique de la diversité sexuelle. La sodomie était définie comme une activité non reproductive, et ce crime était
considéré comme une atteinte directe à la personne du roi et se définissait donc comme une hérésie majeure. La sodomie était un péché
mortel.
La condamnation sans appel du comportement homosexuel des Indiens fut l'une des conséquences de la conquête espagnole et les conquistadores se
firent un devoir de supprimer par tous les moyens cet abominable péché de sodomie.
Quelle fut la réponse des Indiens à ces persécutions et comment réagirent-ils à la suppression systématique des berdaches
?
Nombre de tribus décidèrent de changer leur mode de vie. Comme les Espagnols s'acharnaient à faire disparaître l'institution religieuse incarnée
par le berdache, les Indiens choisirent des femmes pour les remplacer. Si les mâles androgynes ne pouvaient plus remplir leurs fonctions, les femmes seules étaient aptes à les suppléer. Ce fut
donc d'une manière originale que les Indiens répondirent au génocide espagnol.
Les Indiens ont ainsi usé d'une habile stratégie : en retirant aux berdaches tout rôle institutionnalisé à l'intérieur de la communauté, ils ne
signaient pas leur arrêt de mort, mais bien plutôt les protégeaient de la colère des Espagnols. Le berdache parvint à survivre en supprimant de son comportement toute connotation religieuse. Les
éléments religieux disparaissaient ; seuls quelques traits subsistaient.
Trois caractères, aujourd'hui présents chez les Indiens ayant échappé aux foudres des colonisateurs,
émergèrent. Caractère androgyne, polarisation sur les tâches
féminines et comportement sexuellement passif envers les hommes, en sont les maîtres mots. Ces trois facteurs restent les variables indispensables à la compréhension du phénomène berdache
aujourd'hui. Ces traits ont remplacé la spiritualité naguère
prédominante dans sa définition."
A LIRE :The Spirit and the
Flesh : Sexual Diversity in American Indian Culture, Walter L. Williams, Editions Beacon Press, 1992, ISBN : 0807046159
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